ADDICTION - Rencontre avec Marc Valleur

Valleur

Marc Valleur, médecin-chef de l’hôpital Marmottan, est spécialiste des addictions. Membre de l’Observatoire des jeux, il a participé à la mise en place du volet jeu du baromètre santé de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé, dont les résultats ont été rendus publics.


Cette enquête est la première étude de prévalence concernant le jeu en France. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Marc Valleur : Parce que le jeu commence seulement, aujourd’hui, à être pris au sérieux. Autant tout le monde associe immédiatement la drogue aux grandes causes de santé publique, autant le jeu fait encore rigoler. Et pourtant, il y a quantité de gens qui, de son fait, vivent de vrais drames. Je viens juste de recevoir une personne dont les dettes approchent le demi-million d’euros et qui ne gagne que 2 000 euros par mois. Selon certaines études, le jeu excessif est probablement en cause dans plus de 10 % des morts par suicide. La dépression est la principale conséquence du jeu, et inversement, les dépressifs peuvent être tentés de jouer pour sortir de leur enfer.

Comment rompre ce cercle vicieux ?

M.V. : Par une prise de conscience du problème avant tout. C’est souvent l’entourage qui tire le signal d’alarme en interprétant les signes qui se présentent, comme les visites d’huissiers, l’endettement, l’isolation sociale ou familiale. Puis, une fois la prise en charge amorcée par le joueur, différents outils thérapeutiques lui viennent en aide. Différentes méthodes de psychothérapies, des aides sociales, des prescriptions de médicaments, des groupes de discussion, voire des hospitalisations. Mais la base de tout traitement est la qualité de la relation humaine qui est établie.

Les joueurs de poker pathologiques ont-ils des profils particuliers ?

M.V. : Il y a deux grands types de gens qui souffrent d’addiction au jeu. Les impulsifs, les transgressifs, qui adorent prendre des risques, qui vont souvent défier la loi et s’exposer au danger. Et les anxieux, les déprimés, ceux qui vont se réfugier dans le jeu pour oublier ou réparer une injustice. Au poker, c’est le premier type qui est surreprésenté. La population ressemble à celle des toxicomanes : plus d’hommes que de femmes et de jeunes que de vieux.

Et quelles sont les tendances ?

M.V. : Le nombre de joueurs addicts en consultation chez nous est en augmentation, ce qui peut aussi être la conséquence d’un effort de sensibilisation et d’information. C’est principalement l’apparition du jeu en ligne qui a changé la donne, beaucoup plus que le poker dans les cercles de jeu et les casinos. Et ces nouveaux joueurs soulignent souvent l’importance de la publicité, vécue comme un vrai pousse-au-crime, comme une provocation. C’est toute la société qui change. De pratique minoritaire et quasi clandestine, le jeu est devenu une activité normale et encouragée. Les champions de poker starifiés, l’influence des personnalités comme Patrick Bruel, la multiplication des jouets et mallettes de jetons n’ont fait qu’accélérer le processus.

Qu’en dit cette étude, justement ?

M.V. : Tout d’abord, elle est très sérieuse. Ayant été menée sur un panel de 30 000 individus, ce qui n’est pas rien, ses résultats sont robustes. Maintenant, les chiffres en soi ne sont pas surprenants, il y a dans la population environ 1 % de joueurs pathologiques et 2 % de joueurs à problème. Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est d’avoir pu prendre une photographie du paysage à un moment où la loi de régulation des jeux en ligne n’était pas encore en vigueur. Nous pourrons ainsi en mesurer les effets dans le futur.

La loi, précisément, qu’en pense le spécialiste des addictions ?

M.V. : Pour chaque objet d’addiction, le législateur doit régler un curseur, à placer entre prohibition et libéralisme. Je dirais qu’avec cette loi, il l’a placé au milieu. Le modèle libéral, abandonné à la seule responsabilité du consommateur, a été heureusement évité et le modèle prohibitionniste a été abandonné. Cette loi me semble équilibrée et je trouve intéressant qu’elle soit évolutive, dans le cadre de cette clause de revoyure. Il y aura en effet des dispositions à revoir, concernant la publicité donc, mais aussi les modérateurs de jeu. L’instauration d’une instance de régulation indépendante et la création d’un observatoire des jeux sont des mesures fortes. J’espère que cet observatoire aura les moyens de remplir son rôle : nous renseigner sur les bénéfices du jeu, nous expliquer en quoi c’est un loisir intéressant, en quoi la vie des gens s’en trouve enrichie, et mettre tout cela en balance avec les effets néfastes connus : la dépression, le suicide, le surendettement.

Propos recueillis par Frédéric Woirgard.

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