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INTERVIEW - Elie Payan, la machine de guerre

Des quatre champions français qui, à l’été 2011, avaient décroché un bracelet WSOP, Elie Payan était le moins connu. Récemment sponsorisé par Betclic, Elie fait montre, néanmoins, d’un parcours et d’une ascension remarquables. Il a gravi progressivement les limites en live, en partant du milieu amateur jusqu’à écumer les poker rooms de Las Vegas, et de gagner, finalement, un titre de champion. Nous l’avions rencontré à Orléans, où il était retourné dès son retour de Vegas pour fêter sa victoire et disputer un tournoi d’Omaha organisé en son honneur à l’Orléans Poker Club. Ce qui frappe chez Elie Payan, c’est tout autant son humilité que son irrésistible désir de vaincre, servi par une discipline hors norme. Rencontre avec un champion au mental d’acier, véritable machine de guerre.
Mesures-tu le chemin parcouru depuis tes débuts au poker, il y a cinq ans ?
Elie Payan : Oui ! D’autant mieux que mon parcours est vraiment atypique. Contrairement à la plupart des jeunes de ma génération, j’ai joué surtout en live. Je retire une grande satisfaction du bracelet que j’ai remporté cet été à Las Vegas, ainsi qu’une grande fierté. Il m’a fallu beaucoup de sacrifices pour en arriver là.
Justement, comment en es-tu arrivé là ?
Elie Payan : Mon premier contact avec le poker a eu lieu en 2007, à Londres, où je disputais un tournoi international de « Yu-Gi-Oh », un jeu de cartes à collectionner (de type Magic). Dans l’auberge où je résidais, un ami a sorti paquet de cartes classique et a proposé de jouer au poker. J’ai perdu ce soir-là. Mais quelque chose a fait « tilt » dans ma tête. J’avais beau faire partie des meilleurs joueurs français de Yu-Gi-Oh, j’ai fini, peu à peu, par y consacrer moins de temps qu’au poker. Dans le magasin où nous nous retrouvions pour jouer à Yu-Gi-Oh, nous avons commencé à disputer des Sit & Go à 1 ou 2 euros. Ca se passait vraiment bien pour moi, je trouvais ça … facile. Nous étions tous débutants, mais j’avais des dispositions particulières pour analyser les gens, leur comportement, leurs tells. Certains débutent en se plongeant dans les livres et les aspects mathématiques. Moi, j’ai commencé par jouer mes adversaires avant de jouer mes cartes, pour trouver les bons moments où je pouvais les bluffer.
Tu t’es ensuite tourné vers un club amateur ?
E.P. : Pour progresser, je devais jouer contre plus fort que moi. Un ami m’a alors parlé de l’Orléans Poker Club. Je m’y suis très vite senti à l’aise, dans mon élément. Il m’a fallu moins d’un an pour prendre la tête du classement interne. Mon premier objectif étant atteint, je suis passé à l’étape suivante : jouer de l’argent. J’ai alors rejoint des parties privées à 10 ou 20 euros la cave. Puis j’ai commencé à fréquenter les casinos et les cercles de jeu parisiens.
Tu avais un travail à cette époque ?
E.P. : Je travaillais dans la protection contre les incendies au sein des entreprises. Mais c’est difficile d’aller travailler le matin quand, la nuit précédente, on a gagne la moitié de son salaire mensuel ! Quand, chaque matin, fatigué par les parties de la veille et les allers-retours express vers Paris, tu te demandes quand tu oseras vivre de ta passion…
Quand as-tu franchi le pas ?
E.P. : En 2008. J’avais 24 ans. Je me suis dit que je n’avais rien à perdre. J’avais monté un petit bankroll, à peine 4 000 euros, mais correct pour démarrer aux tables à 1 €/2 €. Je suis aussitôt devenu un vrai globe-trotter : Cabourg, Deauville, Cercle Wagram, Cercle Clichy. Et même l’Irlande où je suis allé disputer l’International Poker Open de Dublin. J’ai fini 3ème pour 17 000 euros de gain. J’ai multiplié mon bankroll par quatre, mais ça n’a rien changé à ma façon de jouer. J’ai fait comme si je n’avais pas gagné cet argent, que j’ai de suite mis de côté. Car cela ne faisait qu’un mois et demie que j’étais devenu pro, et j’avais besoin de confirmer mon statut de joueur gagnant sur le long terme. En revanche, il m’a fallu expliquer tout ceci à ma mère…
Elle n’était pas au courant ?
E.P. : Non, je ne lui avais rien dit. Mais, comme j’avais appris que mon nom et ma photo allaient apparaître dans le quotidien local, j’ai pris les devants. Je l’ai invitée au restaurant et je lui ai expliqué que j’avais démissionné pour me consacrer exclusivement au poker. Comme je viens d’une famille qui connaît la valeur de l’argent, la décision de devenir pro a été d’autant plus difficile à prendre et à expliquer. Aujourd’hui, ma mère est fière de dire que son fils joue au poker et qu’il est champion du monde !
Comment ta carrière de joueur a-t-elle ensuite évolué ?
E.P. : En 2009, j’ai reçu un appel de Jamel Maistriaux, joueur belge d’un très bon niveau. Résidant à Las Vegas, il m’a expliqué que je devais absolument le rejoindre, que ça n’avait pas de sens pour un joueur live comme moi de rester à Orléans. J’ai débarqué quelques jours plus tard. Il y avait de la dead money et des tables juteuses partout ! J’ai abordé cette ville comme si je pénétrais en territoire ennemi. J’ai une approche du poker très guerrière. L’ennemi est partout. L’ennemi c’est tout le monde, ton entourage, la ville, toi-même… Je suis retourné régulièrement à Las Vegas, pour des périodes de trois mois à chaque fois – le maximum autorisé sans Green Card. La première fois, en compagnie d’un ami avec qui je m’étais associé. On a joué aux tables à 1 $/2 $. Pour mon second séjour, j’avais monté une sorte d’équipe avec des joueurs français que je connaissais. Je savais que je pouvais en faire eux aussi des « tueurs », des « machines de guerre », en les faisant profiter de mon expérience.
Vous avez donc joué ensemble ?
E.P. : Oui, en adoptant une approche du poker en équipe : règles de gestion de bankroll très strictes, stratégie commune, etc. On arrivait à quatre dans une poker room, on s’installait à quatre tables différentes, et au bout d’une heure et demie, on faisait un débriefing pour se concentrer ensuite sur les tables les plus juteuses. Nous avons ainsi généré de gros bénéfices. Ce fut une expérience vraiment intéressante.
Mais, cet été, tu es retourné seul à Las Vegas ?
E.P. : Effectivement. J’ai suspendu ma ligne téléphonique en France. Et, même si j’avais gardé contact avec quelques amis, peu de gens avaient mon numéro américain. Je savais que ça allait être difficile, mais je voulais rester concentré sur mes objectifs.
Pourquoi avoir joué ce tournoi d’Omaha alors que tu étais plus entraîné au Hold’em ?
E.P. : À Orléans, je jouais une partie privée très juteuse où nous étions contraints de joueur une main sur deux à l’Omaha 4 cartes ou 5 cartes. J’aimais bien cette variante et j’ai tout de suite senti que je pouvais y développer un edge. Mais, à l’époque, je manquais de puissance financière, ce qui est un vrai handicap au PLO. J’ai donc décidé de m’y intéresser de plus près en tournoi. À Vegas, je voulais absolument jouer les WSOP. Je souhaitais prendre le risque de jouer un Event, et, tant que je finirais, dans l’argent, je remettrais le couvert. J’ai étudié soigneusement les structures proposées, la gestion du stack par rapport à l’évolution des blindes et des antes. Je suis parvenu à la conclusion suivante : il était probablement un peu plus difficile de monter un gros tapis en PLO qu’en Hold’em, mais après avoir constitué un gros tapis en début ou milieu de tournoi, on avait une bien meilleure garantie d’atteindre les places payées.
Quelles étaient tes sensations pendant le tournoi d’Omaha à 1 500 dollars l’entrée qui t’a consacré comme champion ?
E.P. : J’ai été serein tout du long. En finissant le Day1 bien au dessus de la moyenne, je savais que je visais la table finale. Personne ne m’avait impressionné, franchement. Je n’ai souffert qu’en demi-finale où je me suis retrouvé en danger. Mais, en une heure de temps, j’étais repassé chipleader. J’avais un edge sur mes adversaires qui étaient tous, je pense, des spécialistes du Hold’em. Or rester trop connecté au Hold’em amène a faire beaucoup d’erreurs en PLO.
De retour dans ton club à Orléans, le décalage n’est-il pas trop grand ?
E.P. : Je sais bien que les mondes professionnel et amateur sont complètement dissociés, mais pas pour moi. J’aime retrouver mes amis et tous ces passionnés. Le plaisir du jeu est le même. Le goût de la victoire aussi. Demandez aux membres du club, ils vous expliqueront combien je suis mauvais perdant ! Que je sois professionnel et détenteur d’un bracelet WSOP n’y change rien.
Quel est la qualité première d’un joueur pro ?
E.P. : Le mental, sans hésitation. Bien sûr, il faut aussi de la chance, mais c’est le facteur psychologique qui fait toute la différence. Arriver à dégager un enseignement positif d’une expérience négative, c’est essentiel. Soigner son mental, c’est adopter une certaine hygiène de vie. Viser des objectifs exige de la discipline et des sacrifices. Surtout dans l’univers du poker, et encore plus à Las Vegas où tout peut vite s’enflammer.
Propos recueillis par Frédéric Woirgard.








