Les grands débats

Débat : Faut-il harmoniser les règles en tournoi ?

Écrit par Frédéric Woirgard.


Selon les événements, les casinotiers, les établissements, les directeurs de tournoi, les floor managers, les croupiers et même les tables, les règles d’arbitrage ne sont pas toujours appliquées de la même manière… Depuis leur poste d’observation privilégié, deux croupiers freelance, Olivier Franceschi et Guillaume Locatelli, livrent leurs points de vue sur cette question qui taraude la communauté.

Olivier Francesci
Guillaume Locatelli

Olivier Franceschi :
« Une base commune est nécessaire. »

Guillaume Locatelli :
« Suivre les pratiques locales. »

Du point de vue du joueur, oui, il faut harmoniser les règles en tournoi. Dans la situation actuelle, où chaque tournoi fonctionne sur sa propre grille d’interprétation, il n’y a pas de repère possible. Ici, les téléphones sont acceptés sur les tables, là-bas non ; ici, il faut montrer les mains dans l’ordre du bouton, là-bas il faut remonter à la dernière action agressive, etc.

À chaque fois, le directeur de tournoi doit composer avec des règles différentes et souvent empiriques. Tout cela crée des conflits qu’un règlement un peu plus homogène – à défaut d’être parfaitement harmonisé – permettrait d’éviter. Les joueurs sont perturbés dans leurs habitudes lorsqu’ils s’éloignent de leurs poker rooms. Les professionnels habitués à jouer aux États-Unis, notamment, sont un peu désappointés lorsqu’on leur demande de « relancer à la Coréenne » parce qu’ils sont à Séoul.

Inutile d’aller aussi loin, d’ailleurs. La France a imposé sur son territoire une règle concernant les relances qui n’existe nulle part ailleurs et qui est assez regrettable. Lorsqu’un joueur relance, sa mise doit être au moins du double de la mise précédente. Aux États-Unis, c’est sa relance, c’est-à-dire la somme qu’il engage en supplément, qui doit égaler au moins la relance précédente. Ce qui conduit à des plus petits pots, et me semble plus dans l’esprit du jeu : cela permet en tout cas de calibrer des mises beaucoup plus précises.

D’un point de vue général, je trouve que nous ferions bien de nous inspirer de ce que font les Américains. C’est eux qui ont inventé ce jeu ; ils y jouent depuis bien plus longtemps que nous, ils ont déjà rencontré et réfléchi à toutes les situations possibles. Tout ce que nous découvrons, ils l’ont déjà expérimenté depuis des décennies. Fions-nous donc davantage à leur savoir. Ce qui n’empêche pas d’apporter des touches européennes ou asiatiques et de discuter – les règles sont destinées à évoluer – mais il sera difficile de s’adapter à chaque pays. Qu’on adopte localement, dans les cercles et les casinos, la règle à sa sauce, cela ne pose pas de problème. Concernant les tournois internationaux, il faut toutefois une base commune.

O.F.

Harmoniser les règles en tournoi n’est, de mon point de vue, ni souhaitable ni réalisable. Le poker se joue entre des personnes différentes, dans des pays différents sur des continents différents. Puisque les règles sont soumises aux interprétations – elles se sont et le seront toujours ! – l’aspect culturel empêchera d’harmoniser les règles en tournoi.

Le vrai travail à accomplir ne consiste pas à modifier les règles pour faciliter le travail des croupiers mais à les comprendre. Les règles ont du sens, elles ont été inventées pour être au service du jeu. Elle sont là pour préserver l’équité et la compétition. Avant de les lisser, cherchons à les comprendre. Elles sont l’esprit du jeu et elles sont la loi. Or nul n’est censé ignorer la loi !

Certains joueurs pro ont souvent tendance à oublier que la première des démarches en abordant un tournoi dans un nouveau pays est de se renseigner sur les règles en vigueur au moment et à l’endroit où ils jouent. C’est une habitude qu’ils devraient prendre et appliquer. Car les règles évoluent, comme la vie !

Selon un vieux principe, « il faut payer pour voir ». Or dans certains endroits, on dévoile les jeux dans l’ordre du bouton. Ailleurs, on remonte à la dernière action agressive. Comment fait-on lorsque quatre joueurs sont à tapis ? Qui ouvre ses cartes en premier ? Facile, direz-vous : le premier agresseur, puisqu’il s’est trouvé un second joueur pour le payer, donc pour voir ses cartes. Mais le troisième a payé pour voir les cartes de qui ? C’est insoluble, donc sujet à interprétation. Et pourtant, dans tous les pays du monde, on applique ce même principe. Même les Inuits paient pour voir !

L’harmonisation ? Impossible ! Bien sûr, les tournois d’un même circuit, comme le WPT par exemple, ont intérêt à être harmonisés, mais il faut respecter la culture locale. Rien qu’en France, on observe de fortes disparités régionales. J’ai travaillé à Lille, Toulouse, Nice, La Baule, Lyon, Paris. À chaque endroit, une culture différente, un esprit différent, donc des lois différentes.

S.D.



Le sponsoring a-t-il vécu ?

Écrit par Franck Daninos.

Du joueur sponsorisé qui perd son contrat à l’étoile montante qui peine à en trouver un, le sponsoring vit une crise. Quel est son avenir ? Deux spécialistes nous livrent leur analyse et leur vision : Grégoire Ceran-Maillard, PDG de Marketing Sport United et Team Manager Poker du PMU, et Michel Abécassis, joueur et directeur éditorial de Winamax.


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GRÉGOIRE CÉRAN-MAILLARD :
« D'autres modes de communication »
 
MICHEL ABÉCASSIS :
« Un avant et un après »

Un peu plus d’un an après l’ouverture du marché français, chaque tournoi est l’occasion de croiser, au détour d’un break, un joueur sponsorisé qui annonce que son contrat n’a pas été renouvelé, et qu’il recherche une nouvelle room. Pourtant, avant l’annonce de la future régulation du marché français, il n’existait pas un opérateur digne de ce nom qui ne dispose d’un Team Pro. Joueurs pros, anciens sportifs, peoples, stars des médias, tout était bon pour se faire connaître, développer, fidéliser et surtout conquérir de nouveaux clients.

Puis, avec l’ouverture du marché national, un nombre assez important de contrats ont été signés. Mais, déjà, leurs montants étaient moins élevés qu’espéré. Deux grandes raisons à cela : la taille du « .fr », très réduite par rapport à celle du « .com », et la possibilité nouvelle pour les entreprises de notre secteur d’investir dans les espaces publicitaires des médias généralistes.

Depuis, le marché français n’a pas convaincu de sa rentabilité, et les opérateurs réduisent presque tous leurs budgets de communication, sacrifiant au passage quelques joueurs sponsorisés. Dans l’optique de toucher de nouvelles cibles, il apparaît en effet logique de privilégier une campagne TV grand public plutôt que d’entretenir un Team Pro, qui touchera davantage les connaisseurs.

Heureusement, l’avenir n’est pas aussi sombre qu’il n’y parait ! Même s’il ne devrait rester, à terme, que 5 ou 6 acteurs en France, l’Arjel semble avoir la volonté de revoir le système de taxation, et surtout de permettre aux joueurs français de batailler contre leurs homologues des autres pays européens régulés. Avec un marché accueillant plus de joueurs, et donc source de profits accrus, les opérateurs vont devoir reprendre le combat et batailler pour conquérir de nouveaux clients.

Un Team Pro restera toujours un excellent vecteur de communication pour démontrer son savoir-faire et assurer sa présence au cœur de la communauté poker. Et ce ne sont pas les grands tournois nationaux et internationaux qui manquent ! Je m’attends donc à un second souffle. Mais, dans le poker comme dans tous autres secteurs, seuls les meilleurs, les plus charismatiques, les plus suivis – les plus vendeurs – pourront attirer ou conserver la confiance de leurs sponsors.

G.C-M.

 

Je crois que la valeur des joueurs sponsorisés a sensiblement baissé depuis l’ouverture du marché. Il y un avant et un après. Lors de la période qui a précédé la loi de régulation, les joueurs étaient l’un des rares moyens dont disposaient les opérateurs pour communiquer : ils étaient leur principal véhicule d’image.

Mais l’ouverture du marché a changé la donne. Tout d’abord, la communication passe désormais par bien d’autres vecteurs qu’une équipe de joueurs pros, si talentueux soient-ils. Pour les acteurs autorisés du marché – ceux qui possèdent un agrément de l’Arjel –, il y a aujourd’hui quantité de médias disponibles : la télé, la presse spécialisée et généraliste, la radio …

D’autre part, chaque joueur sponsorisé voit son image comme diluée dans un flot sans cesse croissant de médias qui parlent de poker. Cette dilution s’étend également au joueur qui peut parfois peiner à se distinguer, parmi le grand nombre des autres joueurs français de plus en plus performants sur la scène internationale. Le sponsoring en tant que tel n’est donc plus la panacée.

En outre, maintenir un Team Pro a un coût. Reporter une partie de ce budget sur d’autres postes pourrait, dans un avenir proche, sembler plus opportun à certains sites. Certes, quantité de joueurs mériteraient sur leur seule valeur d’être embauchés, mais une marque cherchera aussi à mettre d’autres valeurs en avant. Bien jouer et porter un logo ne suffit pas, il faut aussi  des qualités humaines, un certain sens de la pédagogie, la capacité d’échanger et la volonté de transmettre sa passion.

Je ne pense certes pas que le sponsoring disparaîtra. Il y aura toujours des sites qui comprendront que c’est un moyen de véhiculer une bonne image du poker. Il y aura aussi lieu de renouveller de temps à autre les effectifs, donc de nouveaux champions seront demain susceptibles d’intégrer un Team Pro. Mais il faut s’attendre, globalement, un peu partout, à une réduction des budgets plutôt qu’à une augmentation des effectifs. La plupart des sites se sont inspirés du modèle lancé par Winamax et PokerStars et s’aperçoivent peut-être aujourd’hui que la situation a changé. Donc, je dirais que le sponsoring n’est plus en plein essor !

M.A.



Faut-il modifier les structures de gains ?

Gagner un tournoi, c’est décrocher le gros lot. Mais les dernières marches avant le sommet sont raides. Et, hors de la table finale, les portions sont plus congrues. Deux philosophies du jeu s’affrontent : faire rêver ou redistribuer de façon plus égalitaire. Deux directeurs de tournois, Thomas Gimié, indépendant, et Aurélien Gallen, du groupe Partouche, nous livrent leurs points de vue. 

 

Thomas_Gimie
 
Aurelien_Gallen

THOMAS GIMIÉ :

« Les structures actuelles sont des pousse-au-deal »

 

AURÉLIEN GALLEN :

« Préserver l’esprit de compétition »

Le modèle classique, appliqué aujourd’hui dans 80% des tournois, prévoit que seuls entre 10% et 12% des joueurs se partagent le prizepool. Et, comme la « pente » du modèle est très prononcée, les écarts de prix en fin de tournoi sont extrêmement importants. Mon sentiment, c’est que cette structure actuelle n’est pas valable. Jouer plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers d’euros sur un Heads Up après sept jours de tournoi, c’est idiot. Je vous livre un avis personnel mais largement partagé par l’ensemble des directeurs de tournoi.

Nous sommes tous d’accord sur un point : cette courbe de redistribution des gains doit être modifiée. Mais nous sommes en porte-à-faux avec les organisateurs, qui voient les choses différemment. Notamment pour des raisons de marketing. Pour pouvoir dire : « Chez nous, le premier repart avec 1 million d’euros ! » Et tant pis si le second prend 800 000 euros de moins !

Le modèle de répartition des prix et la structure du tournoi vont de pair. Aujourd’hui, un joueur démarre un tournoi Deepstack avec 500 blindes, mais souvent, il ne lui reste que 10 blindes quand il atteint la table finale. Lorsque les places deviennent vraiment chères, lorsque les enjeux deviennent véritablement prenants, les munitions viennent à manquer. La principale conséquence, c’est que les derniers survivants d’un tournoi s’arrangent souvent entre eux. Ce système est un « pousse-au-deal ». Il faut se mettre à la place des joueurs !

Mais quand les tables finales sont télévisées, à quel spectacle a-t-on exactement droit si les joueurs s’envoient en l’air à la première occasion juste parce qu’ils ont déjà partagé le magot ? Que faire : interdire les deals ? Ce n’est pas plus satisfaisant. Les plus shortstacks se retrouvent alors en « scary money » et ne jouent plus que leurs cartes et rien que leurs cartes. Ce n’est plus du poker, juste une succession de coin flips. Simplement, une structure plus lente coûte très cher. Un jour supplémentaire de tournoi, c’est colossal. Et une fois les buy-ins payés, il n’y a plus d’argent à payer pour les organisateurs…

On commence à voir des tournois avec des pentes toujours élevées sur la fin, mais qui paient 15 % des joueurs. Je préconise, pour ma part, qu’on adoucisse la pente et qu’on paye jusqu’à 18 % des joueurs.

T.G.

  La politique du groupe Partouche, c’est de payer 12,5% des joueurs. Avec une telle structure de prix, il est possible d’offrir beaucoup d’argent aux vainqueurs. Il est important de proposer de belles tables finales qui fassent vraiment envie. Soulignons que le succès du poker s’est aussi construit sur le rêve. Dans les structures de gains, les pentes sont relativement élevées, c’est vrai, et les écarts peuvent être importants entre les dernières places payées. Mais il faut réserver la part du lion au vainqueur ! Seuls les trois premiers prix font parler d’eux et figurent dans les communiqués de presse.

La plupart de mes collègues défendent l’idée d’un ratio de 10% de joueurs dans l’argent. À titre personnel, hormis pour les satellites ou les tournois à packages qui sont calculés pour offrir un ticket à 10% des participants, je préfère ce chiffre de 12,5%, qui me semble plus équilibré. À 15%, on ne peut plus donner de prix significatifs. On l’a vu sur les structures EPT de la saison dernière : il n’y avait pas assez d’écart entre les premiers joueurs payés et certains allant beaucoup plus loin dans le tournoi. La faute à ce chiffre de 15%, bien trop élevé.

Plutôt que de payer plus de joueurs, je serais partisan de donner beaucoup plus au premier ITM (dans l’argent), quitte à lisser un peu les gros gains. Avoir un premier joueur dans l’argent qui récupère après trois jours de tournoi à peine plus que son buy-in, ce n’est pas terrible…

L’inconvénient du système actuel qui offre beaucoup d’argent aux premiers, c’est qu’il est propice aux deals. Jouer des coin flips pour plusieurs milliers d’euros en fin de tournoi, c’est parfois mal accepté. Surtout dans le milieu amateur. Et ça conduit les joueurs à vouloir dealer entre eux. La structure même du tournoi a une grande responsabilité dans cette affaire. Lorsque la structure est profonde, on peut observer de très gros écarts en table finale. Les gros tapis n’ont plus aucun intérêt à dealer dans ces conditions. Pour les « tournois boucheries », c’est différent, bien sûr.

Pour résumer, 12,5% me semble être un bon compromis. Un taux de 15% est trop élevé. Quant à 18%, n’en parlons même pas ! La bulle viendrait beaucoup trop vite. Or les joueurs se crispent considérablement à l’approche de la bulle. La faire arriver trop tôt dénaturerait complètement le dernier tiers du tournoi, où le jeu serait trop serré. Ça tuerait l’esprit même du poker, l’esprit de compétition.

A.G.



Le poker peut-il être considéré comme un sport ?

Chabal_V Si l'image du poker a tellement changé ces dix dernières années, c'est parce qu'il est largement considéré comme un sport. Efforts physiques, enjeux financiers, importance du hasard…  L'association entre le poker et le sport est-elle vraiment pertinente ? 

Y a-t-il trop de tournois ?

saturation La question se pose au vu de la multiplication des tournois, des événements, des Tours qui submergent l'Hexagone ces dernières années et plus encore depuis quelques mois. Ne faut-il pas craindre un effet de saturation ?