Optimiser ses monstres
Pour optimiser une main premium dans une confrontation en tête-à-tête, il est souvent judicieux de ne pas effectuer au flop de grosses relances afin d’induire en erreur son adversaire. Une bonne lecture permettra de lui soutirer un maximum d’argent et d’éviter aussi les déconvenues.
Partie de cash en game 6-max de Hold’em No-Limit
Blindes : 3 $/6 $
Joueurs à la table : 6
James Hudson : A♣-A♠
Tapis : 606 $
Vilain : K♣-10♣
Tapis 600 $
Tableau : A♥-9♥-6♠-7♠-5♠
James « IRunLucky » Hudson est un joueur de cash game aux moyennes limites. Ces dernières années, il a maintenu l’un des taux de gains les plus élevés à ces enjeux. Il donne aussi des cours de poker et a enregistré des vidéos d’apprentissage pour ceux qui jouent aux petites limites. Vous pourrez trouver ces vidéos (en anglais) sur le site www.dailyvariance.com.
Craig Tapscott : Que savez-vous du « Vilain » ?
James « IRunLucky » Hudson : Je n’ai pas beaucoup joué contre lui et nous connaissons très peu nos jeux respectifs. Je sais que c’est un joueur qui gagne à des limites de 3 $/6 $ et 5 $/10 $, et que je dois en tenir compte. Quand un joueur a de très bons résultats à des limites moyennes, on peut en déduire qu’il sait lire les mains, et qu’il va mettre la pression si vous lui paraissez faible. Cela influencera beaucoup ma manière de jouer post-flop.
Le Vilain relance à 18 $ de petite blinde.
IRunLucky surrelance à 60 $ de grosse blinde avec A♣-A♠.
Le Vilain suit.
C.T. : Que peut avoir le Vilain pour suivre au lieu d’effectuer un 4-bet ?
J.H. : Presque tous les bons joueurs à ces enjeux vont effectuer un 4-bet préflop avec des mains de fortes valeurs comme A-K, 10-10+ et A-Q. La plupart vont aussi opter pour une stratégie de type 4-bet ou fold avec une paire moyenne (7-7 à 9-9). Il est cependant envisageable d’effectuer un simple call avec ces mains en position. De plus, si un bon joueur devait ouvrir avec des connectors assortis dans cette situation, il est probable qu’il effectuerait un 4-bet pour bluffer ou qu’il se coucherait face à un 3-bet. Ce qui nous laisse avec une portion très réduite d’un panel avec lequel mon adversaire effectuera un simple call face à un 3-bet dans un combat de blinde. Je pense à des mains Broadway (des figures) assorties et quelques-unes non assorties.
Flop : A♥-9♥-6♠ (pot : 120 $).
Le Vilain checke.
C.T. : Vous touchez un excellent flop. Comment en tirer la valeur maximale ?
J.H. : À première vue, on peut estimer que c’est un bon flop pour ma main, mais il ne l’est pas autant que cela quand on réfléchit au panel de mon adversaire. Ma lecture préflop indique qu’il peut avoir de nombreuses mains Broadway. Aussi, à moins qu’il ait une main de type A-X, il a besoin d’un tirage couleur pour rester dans le coup. Même s’il est possible qu’il puisse avoir une main de type K♥-Q♥, son panel contient surtout des mains comme K-Q, K-J et Q-J qui n’ont presque aucune équité. Il lui sera donc très difficile de rester dans le coup avec une grande partie de son panel, à moins qu’il opte pour un bluff/raise avec rien en main et hors position. Ce qui semble peu probable.
IRunLucky checke.
J.H. : Je checke en retour pour donner l’impression d’avoir une grosse paire (comme K-K ou Q-Q), 9-X ou une main faible avec un as qui tente de contrôler le pot. Puisque j’estime qu’une grande partie de son panel a peu d’équité dans cette situation, je pense que le meilleur moyen de lui soutirer de l’argent est de le pousser à bluffer. Et, pour cela, je dois feindre une certaine faiblesse au flop.
Turn : 7♠ (pot : 120 $)
C.T. : Vous ne devez pas beaucoup apprécier cette carte…
J.H. : C’est une carte « intéressante », en effet, qui renforce un tableau déjà lourd en tirages.
Le Vilain mise 86 $.
C.T. : Avec quoi peut-il ouvrir ici ?
J.H. : Avec une grande variété de mains, dont des tirages ou même rien du tout.
C.T. : Devriez-vous surrelancer ou continuer à induire en erreur votre adversaire ?
J.H. : Juste après sa relance, j’ai jeté un coup d’œil à la taille des tapis et je me suis dit que si je voulais surrelancer, il faudrait sans doute que ce soit par une mise à tapis.
C.T. : Pourquoi ?
J.H. : Principalement, parce qu’il me serait difficile de déterminer le bon montant pour une relance qui lui ferait abandonner ses tirages et qui me laisserait l’opportunité d’effectuer une belle relance à la rivière. J’ai toutefois écarté l’idée de faire tapis car j’avais un brelan as et qu’il était peu probable qu’il ait un brelan ou deux paires sur ce tableau.
C.T. : Mais encore… ?
J.H. : Si son panel est en majorité constitué de tirages ou de mains sans valeur, il est impératif que je le laisse effectuer la dernière mise puisqu’il ne peut suivre avec son tapis dans cette situation. En y repensant, j’aurais éventuellement pu relancer à environ 180 $, ce qui m’aurait laissé une mise à hauteur des deux tiers du pot pour la rivière. Mais tout va très vite à une table de jeu, et, parfois, on commet des erreurs.
IRunLucky suit.
Rivière : 5♠ (pot : 292 $)
C.T. : Avec cette carte à la rivière, le tableau devient très délicat…
J.H. : En effet, à première vue, c’est une carte épouvantable, mais il faut déterminer ce qu’elle a pu apporter au panel de mon adversaire. Ma première lecture sur son panel préflop était qu’il contenait beaucoup de mains Broadway et très peu de connectors assortis de faibles valeurs. Cela signifie que je n’ai pas trop à m’inquiéter des quatre cartes à quinte, à moins qu’il ait 8-8 en mains. Qu’il ait touché une couleur backdoor est en fait beaucoup plus inquiétant, puisqu’il est possible qu’il ait une main comme K♠-Q♠ et K♠-J♠.
Le Vilain fait tapis pour 454 $.
C.T. : Et maintenant ?
J.H. : Cette relance à tapis, disproportionné à la rivière, m’a fait penser à beaucoup de choses… La première fut de me dire que je l’avais provoquée !
C.T. : Comment cela ?
J.H. : J’ai sous-représenté la force de ma main. Résultat : mon adversaire l'estime sans doute bien au-dessous de sa valeur réelle. La seconde chose à laquelle j’ai pensé, c’est que, sur une rivière aussi effrayante pour mon panel, le Vilain poursuivra probablement son bluff avec tous ses tirages ratés ou ses cartes aléatoires.
C.T. : Mais vous n’avez pas beaucoup joué contre cet adversaire, n’est-ce pas ?
J.H. : Non. Il ne connaît pas très bien mon jeu. C’est important pour deux raisons. Tout d’abord, cela signifie qu’il ne misera vraisemblablement pas d’un montant d’une fois et demi le pot à la rivière avec une main de type 8-X. En effet, quand la couleur backdoor tombe, ce serait trop subtil contre un adversaire inconnu. Ensuite, à mon avis, il ferait une mise plus petite avec une couleur, car mon panel paraît faible. De plus, avec un tel tableau, il est probable que je ne puisse pas suivre un overbet avec un as faible ou quelque-chose comme des rois servis. Comme j’ai l’As de pique, cela limite beaucoup ses couleurs possibles, puisqu’il ne peut avoir des mains comme A♠-J♠ et A♠-10♠. Il a donc très peu de combinaisons comportant une couleur par rapport à toutes les mains « poubelles » de son panel. Avec son overbet, le prix pour suivre ne fait pas débat, mais je n’ai besoin d’avoir raison que 38 % du temps, et j’estime que mes chances sont nettement supérieures à 50 %.
IRunLucky suit.
Le Vilain révèle K♣-10♣.
IRunLucky remporte le pot de 1 200 $.
C.T. : Quelles leçons peut-on retenir de ce coup ?
J.H. : Tout d’abord, que de gonfler très vite le pot avec de grosses relances parce qu’on a une main forte n’est pas toujours la meilleure chose à faire. Il est important de réfléchir au panel de notre adversaire dans différentes situations et de ne pas se limiter à la force de notre main. Ensuite, contre de bons joueurs, si vous adoptez une stratégie passive pour donner une image plus faible de votre main, vous devez effectuer plus de calls subtils, puisque la fréquence de bluff de ces joueurs devrait nettement augmenter.
Propos recueillis par Craig Tapscott.


