De l'ambition au plaisir
Nous jouons tous au même jeu de cartes, mais avec des objectifs différents. Nous jouons tous de manière à en retirer la plus grande satisfaction, mais avec des ambitions différentes.
Le mois dernier, je fustigeais les charlatans, les vendeurs de bonne étoile, ceux qui nous présentent la chance comme une compagne qu’il faut amadouer. Réagissant à une remarque d’une internaute à propos de l’utilité de se penser chanceuse, j’expliquais en substance que croire en sa bonne étoile pouvait avoir, pour elle, tout un tas de retombées positives, mais qu’il ne fallait pas imaginer que ça allait changer quoi que ce soit aux mains reçues.
Il se trouve que j’avais mal compris la question qui m’était posée ! C’est pourquoi cette même personne est revenue à la charge, sur mon blog, en précisant sa demande : « penser positivement n’améliorera pas mes cartes, j’en suis bien consciente. Simplement, je lis un peu partout que ça m’aidera à mieux jouer. Or j’ai souvent fait l’expérience inverse, et ma déception est chaque fois d’autant plus grande que mes espérances initiales étaient élevées. Je me demande donc si je n’aurais pas intérêt, au contraire, à jouer sans y croire… »
DILEMME INTÉRESSANT
Voilà qui est beaucoup plus clair. Nous sommes face à un dilemme intéressant. Quelle attitude choisir entre « je préfère ne pas penser que je vais gagner, car, ainsi, je serai beaucoup moins déprimé quoiqu’il arrive » et « je ne gagnerai jamais si je ne m’en sens pas capable » ?
C’est l’occasion de citer William James, le premier grand psychologue américain qui s’est intéressé à la satisfaction que nous retirons de nos actions. James en a une vision quasi mathématique, puisqu’il écrit que « notre satisfaction correspond à une fraction : le succès de nos accomplissements divisé par nos ambitions. » Or, peut-être vous souviendrez-vous que lorsqu’on divise x par y, le résultat est d’autant plus grand que x est lui-même grand ou que y est petit. En d’autres termes, pour retirer un maximum de satisfaction de ce qu’on entreprend, il faut avoir beaucoup de réussite ou bien… peu d’ambition.
La façon dont nous jouons est intimement liée à la motivation qui nous anime. Ce qui ne signifie pas qu’il soit nécessaire d’avoir une ambition dévorante pour se faire plaisir. La formule « satisfaction = résultat / ambition » indique qu’il peut être parfaitement concevable de sacrifier une part de son profit à son plaisir, si tel est notre état d’esprit.
Cela rejoint quelque chose que j’écrivais avec David Slansky, qu’on ne présente plus, à propos d’un concept similaire. Le grand théoricien et moi-même estimions qu’il est parfaitement justifié de prendre des décisions avec une espérance financière négative si le plaisir est au rendez-vous, et qu’il a plus de valeur que l’argent perdu. Jouer mal et perdre de l’argent, voilà deux perspectives qui feront dresser d’effroi les cheveux sur la tête de n’importe quel pro. Tout est question d’objectif. Socialiser ou vaincre ? Gagner de l’argent ou vous amuser ? Vous détendre après une semaine de travail stressante ou ajouter une ligne à votre palmarès ?
ERREUR CLASSIQUE
Vous n’aurez pas tout en même temps, car on ne joue pas de la même façon selon qu’on poursuit tel ou tel objectif. C’est une erreur classique que de croire que tout est à portée de main. Non : vous gagnerez en travaillant et y perdrez peut-être la dimension ludique. Ceux – et ils sont nombreux chez les joueurs de poker – qui tentent de tout avoir : profits, plaisir, détente, défis, reconnaissance, célébrité… sont sur la mauvaise voie, celle qui mène à la frustration.
Jouer au niveau professionnel exige que vous y passiez beaucoup de temps, que vous preniez des notes détaillées, que vous appreniez à écouter la critique. Sachez ce que vous voulez. Mais prenez garde à ne pas vous fixer des objectifs trop élevés : ne pas les atteindre pourrait affecter vos résultats. Ne brûlez pas les étapes, soyez réaliste.
Les pros sont toujours réalistes. Ils ne redoutent pas la vérité, au contraire ils la recherchent. Ils ont la motivation pour accepter les réalités les plus douloureuses. Il est difficile de ne pas se laisser bercer d’illusions, notre culture et notre psychisme ne nous y préparent pas forcément.
Mais qui a dit qu’il était facile d’être un pro ?
A.S.


