Un jeu de prédateur

Pour devenir un joueur gagnant, pas de place pour les sentiments. Les victoires des uns se construisent sur les défaites des autres. Une table de poker ressemble ainsi à un terrain de chasse où évoluent des prédateurs et leurs proies, qu’il faut apprendre à identifier pour les viser spécifiquement.
Tous les prédateurs s’en prennent à des créatures plus faibles qu’eux. Si les lions ou les loups n’attaquaient pas les proies faciles – rejetons, infirmes, femelles prégnantes, etc. –, ils mourraient rapidement. Vous n’êtes peut-être pas très à l’aise avec l’idée de vous comporter comme un prédateur à une table de poker. Peu noble et peu cavalier, il est vrai. Mais, si vous n’agissez pas de la sorte, en visant les joueurs les plus faibles, les plus mauvais, les fameux « fish », argentés qui plus est, vous ne serez jamais un joueur gagnant.
Ce n’est pas tout. Car se comporter comme un prédateur implique de renoncer à combattre des adversaires d’un meilleur niveau – d’autres prédateurs plus forts que vous. Sans quoi, c’est vous qui perdrez beaucoup d’argent. Bien sûr, si vous avez la meilleure main dans une situation donnée, vous pourrez viser n’importe quel joueur. Mais il vous faudra avoir une main vraiment solide lors d’une confrontation avec des joueurs aguerris. Eux, auront toujours de bonnes cartes en main ; ils utiliseront aussi leurs aptitudes à lire le jeu adverse et à profiter des situations délicates pour prendre le dessus. À l’inverse, les fish auront souvent de mauvaises cartes, en les jouant de manière médiocre. Autant de raisons pour délaisser les bons joueurs et viser les plus faibles, spécifiquement.
AFFAIRE DE JUGEMENT
Les joueurs gagnants considèrent toujours une situation dans sa globalité, en jaugeant toutes les personnes impliquées dans un coup avant d’y participer. Ainsi, lorsque d’autres joueurs de haut niveau sont engagés dans une main, ils préfèrent jeter les cartes qu’ils auraient jouées dans d’autres circonstances. En revanche, si un coup ne réunit que des joueurs médiocres, ils pourront relancer et surrelancer avec des mains marginales dans le seul but d’isoler les fish et de chasser du coup les joueurs confirmés. Au poker, comme dans toutes les situations réunissant des prédateurs et leurs proies, viser les plus faibles est la stratégie de base qu’il faut adopter.
Mais comment identifier une proie ? Un faible niveau suffit-il à cela ? Il est relativement aisée de battre des joueurs ivres et autres « calling stations » qui payent la plupart des relances. Il est fréquent, par ailleurs, qu’un joueur conservateur rencontre des difficultés face à un joueur agressif, malin et manipulateur. On constate aussi que des joueurs très tight donnent souvent du fil à retordre aux aggros débridés. Hormis cela, il n’y a que des cas particuliers. Ainsi, votre style de jeu pourrait se révéler particulièrement efficace face à certains types de joueurs, alors que d’autres ne parviendront jamais à exploiter leurs failles.
Il en va de même dans la nature : l’évolution des espèces a conduit chaque type de prédateurs à cibler certains types de proies mais à en délaisser d’autres, pourtant plus faibles qu’eux. Les couples proies/prédateurs ont donc leurs spécificités. Dès lors que vous n’êtes pas capable d’identifier vos proies de manière automatique, vous devrez sans cesse analyser votre manière de jouer, vos forces et vos faiblesses, afin d’identifier vos proies naturelles – les fish que vous pourrez manger.
Dès lors qu’ils sont bien identifiés, choisissez les parties, les sièges et les tactiques qui vous procureront un avantage supplémentaire. Par exemple, si vous vous débrouillez bien contre les « maniacs », cherchez des parties folles et sauvages, asseyez-vous à la gauche joueurs aggros puis relancez et surrelancez pour les isoler. Autre exemple, si les joueurs faibles et passifs constituent vos proies naturelles, patientez jusqu’à vous retrouver dans une situation où leurs mains sont clairement identifiables, avec un board dangereux (comme une suite de petites cartes suggérant une quinte) pour voler le pot.
Certes, vous ne devez pas cibler exclusivement vos proies naturelles : plus vous pourrez battre de joueurs, mieux cela sera pour votre bankroll. Cherchez donc toujours à apprendre comment battre de nouveaux types d’adversaires pour devenir un joueur complet, et ce faisant, un gros gagnant.
CALLING-STATION
Les fish ne se comportent pas toujours comme tel. C’est souvent le contexte qui importe. Après avoir lu un livre technique ou avoir été coachée par un bon joueur, une calling-station notoire pourrait en effet beaucoup vous surprendre… Elle pourrait aussi en avoir assez de jouer la victime en décidant de développer un jeu plus solide et combattif.
Les résultats du moment affectent sensiblement la manière de jouer, la vulnérabilité. C’est vrai pour n’importe quel joueur. Ainsi, un bad beat ou une grosse défaite en cash game peuvent mener au tilt des joueurs expérimentés, de la même façon qu’une période de rush peut conduire une calling-station à jouer de manière solide et agressive. Il faut donc toujours se demander quel type de jeu les joueurs adverses sont en train de développer.
Lorsque vos proies naturelles deviennent plus retordes, choisissez d’autres cibles : un joueur solide, par exemple, dans une période de tilt. Mettez-lui alors un maximum de pression pour exploiter et prolonger ce moment de faiblesse de manière fructueuse.
De même, si un joueur que vous lisiez et contrôliez facilement devient illisible et imprévisible, évitez-le pendant quelques temps : analyser son jeu jusqu’à ce que vous puissiez à nouveau le lire, le contrôler et l’attaquer d’une autre manière.
LES VRAIS CLIENTS
Vous ne pouvez évidemment pas exploiter les joueurs qui vous évitent. Or de nombreux joueurs ne s’intéressent pas assez à leurs vrais « clients ». Si des hommes d’affaires traitaient leurs clients comme certains joueurs de poker le font avec certains fish, ils iraient tout droit vers la banqueroute ! Par exemple, après avoir subit un bad beat de la part d’un fish, il ne faut jamais le traiter d’imbécile, lui dire qu’il ne comprend rien à rien et qu’il n’a rien à faire à une table de poker. C’est tout le contraire qu’il faut faire, en lui disant qu’il a bien joué. Les joueurs médiocres continueront ainsi à faire les mêmes erreurs ; et surtout, ils ne se sentiront pas embarrassés, humiliés, au point de renoncer à jouer contre vous. C’est bel et bien la pire chose qui pourrait vous arriver, car, alors, vous ne récupérerez jamais votre argent et vous passerez à côté de gains substantiels.
Mêmes conséquences si, pour une raison ou pour une autre – en étant désagréable ou au contraire beaucoup trop amical –, les fish refusent de vous affronter. Il se trouve que de nombreux joueurs médiocres aiment socialiser, plaisanter et prendre du bon temps autour d’une table de jeu. Ce qui n’est pas la qualité première des joueurs de haut niveau. Par ailleurs, ces derniers rechignent à répondre aux questions des fish ; ils ne font aucun commentaire sur les opinions, les blagues et toute sorte de propos qu’ils formulent à la table. Ils se plaignent aussi de la lenteur avec laquelle les fish prennent des décisions.
Ce faisant, ils s’attirent l’antipathie de leurs proies naturelles, qui les délaissent alors par dédain. Socialiser avec ces personnes ne coute pourtant quasiment rien : quelques mots, de brefs sourires, quelques petits pots perdus. En retour, si les fish vous apprécient (mais pas trop, encore une fois !) votre courtoisie et votre bonne humeur, ils joueront volontiers avec vous, vous faisant ainsi remporter de très jolis pots.
Il ne s’agit pas, bien sûr, de rentrer dans leur jeu, de jouer en pur gambler, en prenant des risques inconsidérés. Cependant, jouer contre des fish et des flambeurs invétérés implique une part de risque plus accrue, avec à la clé de très gros profits. Les fish veulent de l’action ? Très bien : vous allez leur en donner de manière bien calculée.
FACTEURS IRRATIONNELS
Par nature, tout ce qui contribue à diminuer ses profits est d’ordre « irrationnel ». Les facteurs irrationnels affectent le jeu de tous les joueurs, qu’ils soient débutants ou confirmés. Mais plus vous comprendrez la nature de vos motivations, plus vous agirez de manière rationnelle.
Parmi ces motifs irrationnels, l’un des plus courants est à lié à l’empathie, à la séduction voire à l’attirance sexuelle – sentiments qui diminuent la combativité et l’envie de maximiser ses profits ; sentiments qui conduisent même, dans certains cas, à commettre de grosses erreurs et à perdre beaucoup d’argent.
Autre motif irrationnel, l’envie de jouer de manière cavalière et sportive – le fair play, autrement dit. Les joueurs vulnérables, ceux qui ont déjà perdu de grosses sommes d’argent, pourraient ainsi être écartés de votre viseur par sensiblerie. C’est louable, mais ce n’est pas de cette façon que vous connaitrez le succès au poker ; pis, c’est vous qui pourriez quitter la partie perdant. L’argent que vous gagnerez est toujours celui que d’autres perdront. Au poker, le succès des uns se construit nécessairement sur les défaites des autres. Ne n’oubliez jamais.
Pensez aussi que, dans une partie composée de 10 joueurs, du fait des prélèvements (la « taille ») réalisés pas l’opérateur, il y a souvent un ou deux gros gagnants, un ou deux gros perdants, un ou deux joueurs quittes et une majorité de petits perdants. À quelle catégorie souhaitez-vous appartenir ? Pour faire partie des gros gagnants, il est indispensable de cibler les fish et autres joueurs fragiles du moment.
Même si ces derniers sont a priori faciles à battre, il arrive qu’ils soient aussi la source d’une grande frustration. Quelle que soit la manière dont vous jouerez, les calling-stations payeront et payeront toujours vos relances en touchant parfois leurs tirages quintes ventrales, en occasionnant des « horreurs » synonymes d’un two-outters (deux cartes dans le paquet, soit une probabilité d’environ 4%).
EFFETS PSYCHOLOGIQUES
Les effets psychologiques et financiers de tels bad beats sont souvent désastreux. Du coup, certains tendent à sous-jouer leurs « monstres », tandis que d’autres refusent tout bonnement de prendre part à des parties trop « sauvages ». Pourtant, lorsque, au turn, vous savez qu’une calling-station est sur un tirage couleur, avec une cote de 4-1 par conséquent, n’hésitez pas à miser et à miser gros. Checker par crainte de perdre un coup clairement à votre avantage est une décision irrationnelle qui vous éloignera des gros profits.
Évidemment, si ce qui vous pousse à jouer dépasse l’envie de gagner de l’argent, faites comme bon vous semble. Dans ce cas, il vous faudra accepter le fait que cela aura un prix – vous ne serez jamais un joueur gagnant. Mais qu’importe, au fond, si vous pouvez vous le permettre financièrement ! Quitte à être considéré comme un fish, autant assumer pour être un joueur de poker épanoui !
Pour tous les autres, grinders et autres sharks en puissance qui souhaitent maximiser leurs profits, identifiez vos proies naturelles, évaluer constamment vos adversaires, ignorez les facteurs irrationnels … et partez à la pêche aux fish !
F.D.
Les loosers et les fish
Ceux qui perdent au poker ne s’attaquent pas aux joueurs faibles pour au moins quatre raisons :
- Ils ne savent pas qui cibler spécifiquement
- Ils ne reconnaissent pas les changements dans la vulnérabilité des adversaires
- Ils s’aliènent leurs meilleurs « clients »
- Ils nourrissent des motivations irrationnelles
Se méfier des préjugés
Lorsqu’on est confronté à des joueurs que nous ne connaissons pas, on les juge souvent à l’aune de stéréotypes, à l’exemple de ceux-ci :
- les femmes jouent de manière très tight et passive
- les joueurs appartenant à certains groupes ethniques – les Asiatiques, par exemple – sont larges et agressifs ; ils n’ont que faire des cotes lorsqu’ils sont sur un tirage
- les homme tatoués, les « bad boys », font croire qu’ils sont très agressifs alors que leur jeu est extrêmement tight
- les hommes jeunes connaissent les cotes et les pourcentages sur le bout des doigts mais ils ont un mauvais sens du jeu et peinent à jouer l’adversaire plutôt que ses cartes
Se fonder sur des hypothèses, des stéréotypes, pour les confronter ensuite à la réalité n’est pas une mauvaise chose en soi, pourvu que l’on soit prêt à modifier ses jugements en fonction des informations récoltées. Force est néanmoins de constater que les joueurs de haut niveau ne se fondent quasiment jamais sur des stéréotypes et autres généralisations, surtout lorsqu’il s’agit de jauger un inconnu. Ils fondent plutôt leurs opinions sur la manière dont cet inconnu parle, manipule ses jetons, se comporte quand il n’est pas impliqué dans un coup, effectue des relances, prend des décisions, etc. Le nouveau venu sera ainsi progressivement « profilé », ce qui permettra de développer contre lui une stratégie adaptée.


